
Reconstruire la Ville, pas la Tour
Magnifica Humanitas et la Mission de la Catholic Digital Commons Foundation
Le 15 mai 2026, exactement 135 ans après que le Pape Léon XIII ait signé Rerum Novarum, le Pape Léon XIV a signé sa première encyclique. Dix jours plus tard, dans la Nouvelle Salle du Synode, il est devenu le premier pontife de l’histoire moderne à présenter personnellement sa propre encyclique au monde — aux côtés de Christopher Olah d’Anthropic, de deux cardinaux et de deux théologiens. La date et la mise en scène ne sont pas des coïncidences. Magnifica Humanitas : Sur la protection de la personne humaine à l’époque de l’intelligence artificielle1 est, comme l’a justement observé Antonio Spadaro, la réponse institutionnelle la plus significative à l’IA d’un grand organisme religieux dans le monde.4
Cette encyclique revêt une grande importance pour l’initiative de la Catholic Digital Commons Foundation, qui s’est révélée être une initiative prophétique à la lumière de cet enseignement magistériel. Non seulement ce texte magistériel est significatif parce que le Saint-Père est notre berger et que l’attention à son enseignement est la discipline ordinaire de la vie catholique. Mais nous reconnaissons également que ce document non seulement permet le travail du CDCF, il se lit en fait, à presque chaque paragraphe qui touche au numérique, comme une description de pourquoi une telle fondation est nécessaire.
Magnifica Humanitas concerne l’humanité à l’ère algorithmique, et son champ d’application est bien plus large que tout projet d’infrastructure numérique. L’encyclique aborde la guerre, le travail, la migration, la formation des consciences, le renouvellement interne de l’Église. Mais l’encyclique inclut également l’infrastructure numérique dans son champ d’application : explicitement, magistériellement, au niveau des principes qu’elle tire de l’ensemble de l’Enseignement Social Catholique.
Spadaro, encore une fois, a nommé ce qui est le plus frappant dans le document : il n’ajoute pas l’intelligence artificielle comme un appendice thématique à la Doctrine Sociale de l’Église.5 Il reconnaît, au contraire, que la transformation numérique remet en question les catégories de la Doctrine Sociale de l’intérieur et demande leur développement ultérieur. C’est précisément ce que déclare le Saint-Père au MH §17 : l’intelligence artificielle “ne doit pas être considérée comme simplement un autre thème à étudier ou une crise à gérer, mais plutôt comme un développement qui remet en question les catégories de la Doctrine Sociale de l’intérieur, appelant à leur développement ultérieur en fidélité à l’Évangile.”
Le Saint-Père nous présente le choix dans son paragraphe d’ouverture. L’humanité, écrit-il, fait face à “un choix décisif : soit construire une nouvelle Tour de Babel, soit bâtir la ville où Dieu et l’humanité habitent ensemble” (MH §1). Le chemin de la ville est le chemin que la Catholic Digital Commons Foundation, composée de développeurs catholiques, de praticiens de la technologie et de théologiens, s’est organisée pour emprunter, au service de la “mission numérique” de l’Église.
Un deuxième signe
L’encyclique n’est pas le seul geste récent par lequel le Saint-Père s’est adressé à l’ère numérique. Huit mois avant qu’il ne signe Magnifica Humanitas, le 7 septembre 2025, sur la place Saint-Pierre, le Pape Léon XIV a canonisé ensemble Pier Giorgio Frassati et Carlo Acutis.9 Carlo Acutis avait quinze ans lorsqu’il est décédé de leucémie en 2006. C’était un adolescent qui utilisait ses compétences en programmation pour cataloguer les miracles eucharistiques pour l’Église, librement, ouvertement, au service de l’évangélisation — un jeune développeur catholique qui aimait son Seigneur et qui rendait ce qu’il avait construit disponible à quiconque le souhaitait. L’Église l’a maintenant formellement placé parmi les saints.
Les deux événements forment un tableau pastoral unique. En mai 2026, le Saint-Père nous enseigne par encyclique ce que le numérique est et ce qu’il n’est pas. En septembre 2025, il nous avait déjà enseigné la même leçon par geste, élevant aux autels un jeune homme dont la courte vie était, en forme condensée, une réponse à la question que l’encyclique pose maintenant à chacun d’entre nous. Acutis peut être considéré, aux côtés de Saint Isidore, comme un saint patron du travail que fait la CDCF, car il est indubitablement un signe que ce type de travail appartient à la sainteté de notre temps. L’encyclique nomme les res novae de notre ère numérique et demande qui y répondra ; la canonisation nous montre, dans une seule vie humaine, à quoi ressemble une réponse fidèle.
Il y a une phrase que le Saint-Père a citée d’Acutis dans son homélie de canonisation qui capture l’inversion sur laquelle nous voulons nous attarder : “Ce n’est pas moi, mais Dieu.”9 Cette phrase est, presque littéralement, l’inverse de Babel. Les bâtisseurs de la tour ont dit, dans la Genèse 11:4, faisons-nous un nom. Acutis a dit ce n’est pas moi, mais Dieu. L’encyclique, au §10, dénonce précisément le syndrome de Babel de ceux qui “aspirent à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu.” Le jeune saint avait déjà montré l’alternative. Une fondation qui aspire à construire un commun numérique catholique — à rassembler les dons de nombreux développeurs, aucun d’entre eux ne cherchant à se faire un nom, tous essayant de servir le Corps du Christ — trouve en Acutis une confirmation que cela est un travail chrétien reconnaissable. Un travail saint, même.
Le timing de ces deux événements devrait être reçu comme un signe des temps au sens propre du Concile — un moment où l’Église, attentive à l’Esprit, reconnaît à la fois un défi (l’ère algorithmique) et un témoin (un jeune homme qui y a répondu par sa vie).
Deux chantiers de construction
Le Saint-Père revient à plusieurs reprises à deux images bibliques : la Tour de Babel (Gen 11:1–9) et la reconstruction de Jérusalem sous Néhémie (Neh 2–6). Elles sont, dans la lecture de l’encyclique, les figures dominantes de notre époque.
Babel est la tentation de notre moment. Une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Un projet, observe l’encyclique au §7, conçu “sans référence à Dieu, soutenu par une uniformité qui élimine la diversité et qui choisit l’homogénéisation plutôt que la communion.” Au §10, le Saint-Père nomme ce qu’il voit dans cette image : une idolâtrie du profit qui sacrifie les faibles, et la prétention qu’une seule langue — y compris, précise-t-il, une “numérique” — peut tout traduire, y compris le mystère de la personne, en “données et performances.” Au §5, il attire notre attention sur qui construit réellement la tour d’aujourd’hui : non pas des États mais des acteurs privés transnationaux “dotés de ressources et de la capacité d’intervenir qui dépassent celles de nombreux gouvernements.”
Ce diagnostic ne nous est pas nouveau. Le Manifeste de la CDCF nomme exactement ce danger lorsqu’il déclare que la Fondation “construit contre la réduction de la personne à un point de données ou à un simple instrument de production.”2 L’invocation du Pape François dans le Manifeste — selon laquelle les algorithmes ne peuvent pas être autorisés à “limiter ou conditionner le respect de la dignité humaine” — anticipe presque mot pour mot l’insistance répétée de l’encyclique selon laquelle aucun être humain ne peut être réduit, comme le dit le §51, à “un moyen d’atteindre des résultats.”
Néhémie est l’alternative. Ici, le Saint-Père est le plus précis et le plus pastoralement tendre. Le récit de Néhémie ne concerne pas, finalement, les murs. Il s’agit de la ville — Jérusalem renaissant comme un lieu de résidence pour les exilés de retour, une communauté où Dieu et les gens vivent ensemble. Les murs sont la condition permettant cette vie, le périmètre qui rend possible la cohabitation partagée ; ils ne sont pas le but. L’encyclique elle-même est précise à ce sujet. MH §11 : “Construire une ville fondée sur le bien commun implique, avant tout, de construire sur une relation ferme avec Dieu.”
Avant de construire quoi que ce soit, l’encyclique nous rappelle au §8, Néhémie jeûne et prie. Puis il parcourt le périmètre de la ville détruite en silence. Il n’impose pas de solutions d’en haut. Il rassemble des familles et assigne à chacune d’elles une section du mur, écoutant leurs préoccupations, s’attaquant à l’opposition, coordonnant leurs efforts. Et de manière critique — la ligne du §8 est la phrase la plus importante de toute cette image — la reconstruction se fait “non pas par l’initiative d’un homme, mais par la responsabilité partagée de tous : hommes, femmes, prêtres, artisans, chefs de famille et jeunes.”
C’est, presque ligne par ligne, le modèle que la Catholic Digital Commons Foundation a adopté avant que l’encyclique ne soit écrite. Le Manifeste s’ouvre en reconnaissant “que les premières graines d’une nouvelle infrastructure numérique ont été plantées par des développeurs qui aiment l’Église… à travers d’innombrables dépôts, il y a des outils construits dans le calme de la vie paroissiale… attendant le soutien d’une communauté bienveillante.”2 La Fondation ne commande pas une tour. Elle parcourt le périmètre, écoute et donne forme à ce qui est déjà en train de croître.
Spadaro résume le contraste en termes lapidaires : Babel est l’œuvre de ceux qui construisent une tour pour se faire un nom ; Jérusalem est l’œuvre de ceux qui reconstruisent pour que chacun puisse y habiter.5 Nous sommes explicitement, délibérément, par charte fondatrice, du côté de Jérusalem de ce contraste. Et Magnifica Humanitas vient de rendre le contraste doctrinalement définitif.
L’encyclique ne nous laisse pas seuls avec Néhémie. Au §10, le Saint-Père lève les yeux de la reconstruction partielle de Jérusalem historique vers l’horizon eschatologique. Il rappelle que dans le Livre de l’Apocalypse, Jean voit la Nouvelle Jérusalem “descendant du ciel de la part de Dieu” (Ap 21:2) comme un don pour toute l’humanité. Le même paragraphe nomme ce que vivre vers ce don exige de nous maintenant : “transformer la diversité en une ressource et… faire de l’écoute et du dialogue le terrain commun sur lequel cultiver la justice et la fraternité.” C’est l’horizon spirituel sous lequel un commun numérique devient intelligible comme un travail chrétien, comme une petite participation fidèle, ici et maintenant, à la construction de la Cité de Dieu et à sa descente progressive parmi nous. Un commun qui agrège les dons de nombreux développeurs à travers de nombreuses langues et cultures, gouverné de manière ouverte, ordonné vers la dignité de chaque personne.
Subsidiarité, redéclinée pour le numérique
Si l’association Babel/Néhémie était le cœur spirituel de la question, voici son noyau doctrinal. Ici, l’encyclique fait quelque chose de véritablement nouveau dans la tradition de la Doctrine Sociale.
Parmi les cinq développements doctrinaux que Spadaro identifie dans Magnifica Humanitas, deux sont décisifs pour la Catholic Digital Commons Foundation. Le premier est la redéclinaison du principe de subsidiarité pour un environnement numérique dans lequel le “niveau supérieur” n’est plus l’État mais les grandes plateformes technologiques qui établissent les conditions d’accès à la vie publique.5 Le Saint-Père le rend explicite au §71 : la subsidiarité exige que de tels processus ne soient pas imposés de manière opaque et unilatérale, mais soient orientés vers le bien commun avec “transparence, responsabilité et formes de participation significatives.” Il précise ensuite ce que cela signifie en pratique : “vérifications indépendantes, transparence concernant les algorithmes, accès équitable aux données et voies de recours” (§71).
Placez ce texte à côté des six principes algor-éthiques auxquels le Manifeste de la CDCF lie la production technique de la Fondation, tirés de l’Appel de Rome pour l’Éthique de l’IA : transparence, responsabilité, impartialité, fiabilité, sécurité et confidentialité, inclusion.2 L’argument s’écrit de lui-même. L’encyclique nomme le danger ; l’encyclique énumère les remèdes ; et le document fondateur de la Fondation engage déjà son travail aux mêmes remèdes. Nous sommes confirmés dans ce que nous nous sommes engagés à faire.
Le deuxième développement décisif est l’extension explicite de la destination universelle des biens au numérique. Au MH §67, le Saint-Père enseigne que les biens universellement destinés à tous incluent désormais “de nouvelles formes de propriété, telles que les brevets, les algorithmes, les plateformes numériques, l’infrastructure technologique et les données.” Lorsque ces biens “restent concentrés entre les mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès,” écrit-il, “un nouvel déséquilibre est créé qui contredit la destination universelle des biens.”
C’est la plus profonde justification théologique pour un commun en source ouverte au service de l’Église. Ce n’est plus une préférence prudente que l’infrastructure numérique de l’Église soit détenue en commun, gouvernée de manière ouverte et accessible aux diocèses, instituts religieux et paroisses dans des conditions équitables. C’est l’application d’un principe affirmé magistériellement. Le gloss du Manifeste de la CDCF sur Hilaire Belloc — que le but de la Fondation est de soutenir la coopération entre les institutions de l’Église dans le maintien d’une infrastructure numérique partagée “sans centraliser la propriété ou le contrôle au-delà de ce qui est nécessaire pour la durabilité”2 — se présente désormais non pas comme une option parmi d’autres mais comme une opérationnalisation directe du §67.
Un mot, ici, pour les bâtisseurs. C’est pourquoi l’open source compte dans notre domaine d’une manière qui ne s’applique pas nécessairement dans tous les autres. Un SaaS de gestion paroissiale propriétaire, aussi bien intentionné soit-il, place les données diocésaines à l’intérieur d’une plateforme “de niveau supérieur” dont les conditions peuvent changer demain. L’encyclique au §72 appelle plutôt à “des règles équitables et des garanties efficaces, afin que les communautés locales, les organisations intermédiaires, les écoles, les universités, les institutions religieuses et les associations aient une voix et puissent contribuer au discernement des choix qui affectent la vie quotidienne des gens.” Un code disponible, gouverné de manière ouverte, par des personnes responsables devant l’Église — c’est ce à quoi ressemble réellement la subsidiarité, dans le code, dans un écosystème numérique.
Anna Rowlands, la théologienne politique de Durham qui se tenait sur la plateforme de lancement à côté du Saint-Père, a donné une interview à Vatican News le même après-midi dans laquelle elle a identifié la tâche centrale que l’encyclique fixe : créer des “espaces communs” où les voix de ceux “le plus durement affectés par la réalité d’un ordre algorithmique” sont entendues en premier.6 Espaces communs. C’est le registre exact dans lequel le Manifeste de la CDCF se cadre : un “commun de bâtisseurs,”2 un lieu où l’ingéniosité locale devient une ressource mondiale sans jamais être expropriée. La question que Rowlands a soulevée lors du lancement est la question à laquelle la Fondation a été organisée pour répondre pour l’Église.
Gouvernance comme témoignage
Il y a un passage dans Magnifica Humanitas qui est souvent négligé et que nous, en tant que Fondation, trouvons particulièrement révélateur. C’est la section que le Saint-Père intitule “Un examen pour l’Église.” Au §86, il écrit que la Doctrine Sociale n’est pas simplement un message adressé à la société ; c’est un “examen de conscience pour l’Église” — une maison et une école de communion appelée à veiller à ce que ses principes soient appliqués “surtout au sein de ses propres structures.” Au §87, la subsidiarité devient “le principe directeur de la gouvernance” de la vie ecclésiale elle-même, nécessitant “des organes participatifs authentiques, plutôt que simplement nominaux.”
Spadaro souligne quelque chose de frappant concernant la réponse institutionnelle du Vatican à l’IA dans la même période. La Commission Inter-Dicastériale sur l’Intelligence Artificielle, établie par rescriptum le jour suivant la signature de l’encyclique, fait tourner sa direction coordonnée annuellement entre sept organes du Vatican ; ce n’est pas une pyramide mais, comme il l’observe, un réseau — et son mandat fondateur utilise le vocabulaire de “dialogue, communion et participation,” qui est le vocabulaire de la synodalité.4 Le Saint-Père demande au monde de gouverner l’IA par le biais d’organes participatifs, et le Vatican, dans le même geste, restructure sa propre gouvernance interne pour s’aligner.
Lisez la page publiée sur les Organes de Gouvernance de la CDCF à travers ce prisme.3 La structure n’est pas accidentelle. Un Conseil d’Administration porte la responsabilité de l’alignement missionnel et du champ canonique. Les Conseils Consultatifs Techniques et Ecclésiaux (TEAC), composés d’experts en théologie catholique, en droit canon, en technologie et en gouvernance, en combinaison délibérée, examinent et accompagnent les projets. Un Comité de Gestion de Projet gouverne chaque projet actif. Une Communauté de contributeurs, d’utilisateurs et de conseillers — évêques, théologiens, technologues — entoure et informe l’ensemble. Chaque couche porte sa propre part du travail ; aucune n’est sollicitée pour porter l’ensemble. Le TEAC, en particulier, est structurellement bilingue — ecclésial-théologique et technique-gouvernance — exactement le dialogue que l’encyclique exige au §23 lorsqu’elle parle du besoin de la Doctrine Sociale pour “les contributions de la philosophie et des sciences humaines et sociales.”
Le Manifeste nomme cette posture dans sa propre clé théologique. “Tout comme ces grands esprits ont traduit la théologie chrétienne dans l’idiome intellectuel du monde gréco-romain,” observe-t-il des Pères de l’Église et des traducteurs monastiques qui les ont suivis, “nous devons apprendre à parler le langage de la technologie pour porter l’Évangile à l’ère numérique.”2 Cassiodore et son scriptorium à Vivarium, les moines de Monte Cassino, les Irlandais à Clonmacnoise — voici le patrimoine que le Manifeste invoque, et c’est le même patrimoine auquel le Saint-Père fait appel lorsqu’il décrit l’Église comme celle qui a toujours servi de “gardienne du savoir” à travers les âges.
Deux jours avant que Magnifica Humanitas ne soit rendu public, le théologien franciscain Paolo Benanti — un conseiller en IA de longue date au Vatican — a publié un court essai adressé aux conseils d’entreprise en Italie.7 Son argument mérite une attention particulière, car il traduit le cas des §71–72 de l’encyclique dans le langage des directeurs financiers et des responsables des achats, et la traduction fonctionne parfaitement.
La revendication de Benanti : la tarification basée sur des jetons de l’IA propriétaire ressemble à une mesure de service public neutre, mais c’est la surface d’une dépendance structurelle. Le “coût de la porte de sortie,” comme il le dit de manière mémorable, est intégré dans le prix d’entrée dès le départ ; les API propriétaires, les modèles fermés et les clauses de sortie onéreuses rendent la migration “économiquement et opérationnellement prohibitive à moyen terme.”7 Pour les conseils, la conséquence est que ce qui ressemble à une décision financière est en réalité une décision de souveraineté, étant déléguée en aval de là où elle devrait être prise. Sa phrase de conclusion nomme ce qui est en jeu avec une rare franchise : l’IA, écrit-il, n’est pas un service public comme l’électricité — c’est une infrastructure de pouvoir.7
L’argument se transpose presque sans modification à l’Église. Un diocèse choisissant un système de gestion paroissiale propriétaire fait face à la même dynamique de verrouillage que Benanti décrit pour un conseil d’entreprise : le coût de sortie est incorporé dans le prix d’entrée ; le consultant recommandant le système est souvent un partenaire commercial de la plateforme ; la décision est prise à un niveau technique et arrive à la chancellerie déjà emballée. Là où Benanti appelle à sobrietà computazionale — savoir exactement ce que vous achetez et le négocier en tant que tel — le Saint-Père au §72 appelle à des règles équitables et des garanties efficaces qui donnent aux institutions religieuses une voix dans les choix qui façonnent leur vie quotidienne. Même argument, registre différent.
C’est la raison pour laquelle la structure TEAC de la CDCF compte en pratique et pas seulement en principe. Un comité qui met la théologie, le droit canon, la technologie et la gouvernance autour d’une même table est la forme institutionnelle du discernement que Benanti appelle de ses vœux et que l’encyclique exige. Elle existe pour que la question que Benanti pose aux conseils d’entreprise — qui est assis de l’autre côté de la table, et quels arrangements façonnent la recommandation ? — soit posée, au nom de l’Église, avant qu’un diocèse ne signe.Le Saint-Père conclut l’ouverture de l’encyclique par un appel direct. MH §16 : “N’ayons pas peur de nous salir les mains sur le ‘chantier’ de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse et travaillons avec persévérance, plaçant Dieu au premier plan de nos actions et la personne humaine au centre de nos choix.”
Au §111, l’appel prend une forme plus spécifique, adressé à ceux qui développent l’intelligence artificielle : l’innovation technologique peut être, écrit le Saint-Père, “une forme humaine de participation à l’acte divin de création.” Le Manifeste de la CDCF cite déjà le discours de décembre 2025 du Pape Léon XIV dans le même sens : les êtres humains sont appelés à être des co-travailleurs dans la création, et non des consommateurs passifs de contenu.2 L’encyclique confirme désormais ce que le discours a inauguré. Le projet de la Fondation est de donner cette vocation une forme institutionnelle — de permettre à un développeur qui aime l’Église de contribuer à sa vie numérique sans céder cette contribution à la logique de capture propriétaire.
Le Manifeste se désigne, dans ses pages de clôture, comme une “Cathédrale Numérique.”2 Nous ne laborons pas la ressemblance architecturale familiale — la cathédrale, la ville, le chantier — sauf pour dire que la famille est réelle, et le Saint-Père vient de nommer la ville pour laquelle la cathédrale est construite.
Une dernière note sur ce que nous construisons, et ce que nous ne construisons pas. Deux jours avant de publier son article sur les marchés publics, Paolo Benanti a écrit un second court essai, celui-ci sur les compagnons d’IA qui entrent maintenant dans les espaces de la santé mentale, de la direction spirituelle et du deuil. Ils sont, observe-t-il dans une phrase qui résonne avec une force particulière, des produits commerciaux qui simulent des relations, et non des relations qui utilisent des outils commerciaux.8 La distinction est d’une importance capitale pour toute entreprise catholique. La paroisse, la chancellerie, l’école, la communauté religieuse — ce sont des relations qui peuvent faire usage d’outils. La Fondation construit des outils pour ces relations. Elle ne construit pas d’outils qui les simulent. C’est une façon d’énoncer, sous une forme condensée, l’ensemble du but de la CDCF. C’est aussi une façon de commenter l’insistance répétée du Saint-Père au §15 selon laquelle la grandeur de l’humanité révélée en Christ est un éclat que aucune machine ne peut jamais remplacer.
Nous avons essayé, à notre petite échelle, d’écouter le même Esprit qui guide le Saint-Père. L’encyclique nomme la tentation (Babel) et l’alternative (Néhémie, ouvrant sur la Nouvelle Jérusalem). Elle nomme les principes — subsidiarité, destination universelle des biens, solidarité, justice sociale, développement humain intégral. Elle nomme la méthode : synodale, participative, transparente. La Catholic Digital Commons Foundation existe pour rendre cette méthode concrète dans le code, pour les diocèses, les instituts religieux et les paroisses qui ont besoin de cette infrastructure et qui ne devraient jamais avoir à la céder à la logique de Babel pour l’obtenir.
Si vous avez lu jusqu’ici, l’appel du Saint-Père au §16 s’adresse à vous autant qu’à nous. Nous demandons seulement trois choses en réponse.
Lisez l’encyclique. En entier, pas seulement les passages sur l’IA. Le Chapitre Deux sur les fondements de la Doctrine Sociale de l’Église est le don le plus profond, et c’est ce qui rend les chapitres numériques intelligibles.
Regardez la Fondation, et considérez où vous vous situez. Si vous êtes un développeur qui aime l’Église, les projets sont publics et les critères de sélection sont ouverts. Si vous êtes un évêque, un supérieur religieux ou un administrateur diocésain, considérez à quoi ressemble la subsidiarité dans votre propre domaine numérique aujourd’hui — et si une infrastructure partagée, transparente et responsable, pourrait mieux servir votre mission qu’un autre contrat propriétaire dont la porte de sortie est déjà intégrée dans votre entrée. Si vous êtes théologien, philosophe ou technologue, les Conseils Consultatifs Techniques et Ecclésiaux ont besoin de vous ; l’appel du Manifeste à toutes les personnes de bonne volonté “avec des compétences techniques et théologiques”2 est, en substance, le même appel que le Saint-Père lance au §16.
Priez avec nous. Néhémie a jeûné, prié et intercédé avant même de marcher le périmètre de la ville en ruines. Nous n’avons pas l’intention de faire le travail différemment.
Le Saint-Père clôt l’introduction de Magnifica Humanitas par des mots que nous voulons emprunter comme notre propre ligne de clôture. Ce sont les §16, et ils s’adaptent précisément : nous sommes appelés à être des serviteurs du Royaume à venir, au lieu de seigneurs de tours destinées à la ruine.
C’est le travail. La ville est en train d’être reconstruite. Chacun de nous est appelé à être l’un des travailleurs contribuant à sa construction.
Notes de bas de page
- Pape Léon XIV, Magnifica Humanitas : Lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’époque de l’intelligence artificielle, signée le 15 mai 2026, publiée le 25 mai 2026. https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html. Cité par numéro de paragraphe tout au long. ↩
- Catholic Digital Commons Foundation, Le Catholic Digital Commons : Un manifeste pour l’ère numérique. https://catholicdigitalcommons.org/about/manifesto. ↩↩↩↩↩↩↩↩↩
- Catholic Digital Commons Foundation, Organes de gouvernance du CDCF, 6 avril 2026. https://catholicdigitalcommons.org/governance/project-governance/committees. ↩
- Antonio Spadaro, “‘Magnifica Humanitas’. Le Vatican et l’algorithme. Une encyclique et une commission : le double mouvement de Léon XIV sur l’IA”, Antonio Spadaro (Substack), 18 mai 2026. https://antoniospadaro.substack.com/p/magnifica-humanitas-il-vaticano-e. Une version en anglais de la réflexion du même auteur est parue sous le titre “Le Vatican prend l’IA au sérieux”, Global Catholic, mai 2026, https://www.globalcatholic.com/the-vatican-gets-serious-about-ai/; les passages cités ici sont traduits de l’italien par l’auteur de l’article. ↩↩
- Antonio Spadaro, “Dialogo a caldo sull’Enciclica ‘Magnifica Humanitas'” (interview avec Gilles Gressani, Le Grand Continent), Antonio Spadaro (Substack), 25 mai 2026. https://antoniospadaro.substack.com/p/dialogo-a-caldo-sullenciclica-magnifica. L’interview apparaît également en italien sur Le Grand Continent : https://legrandcontinent.eu/it/2026/05/25/la-dottrina-di-leone-xiv-sullia-secondo-il-gesuita-che-ha-consigliato-francesco/. Les traductions en anglais sont réalisées par l’auteur de l’article. ↩↩↩
- “Anna Rowlands : L’impact durable de ‘Magnifica Humanitas’ de Pape Léon”, Vatican News, 25 mai 2026. https://www.vaticannews.va/en/pope/news/2026-05/anna-rowlands-magnifica-humanitas-pope-leo-encyclical-interview.html. ↩
- Paolo Benanti, TOR, “L’IA que vous avez achetée vous achète” [“The AI you bought is buying you”], LinkedIn, 23 mai 2026. https://www.linkedin.com/pulse/lai-che-avete-comprato-vi-sta-comprando-paolo-benanti-oxpsf. Les traductions en anglais sont réalisées par l’auteur de l’article à partir de l’original italien. ↩↩↩
- Paolo Benanti, TOR, “Quand le marché se déguise en communauté” [“When the market dresses up as community”], LinkedIn, 21 mai 2026. https://www.linkedin.com/pulse/quando-il-mercato-si-veste-da-comunit%C3%A0-paolo-benanti-vmwtf. La traduction anglaise est celle de l’auteur de l’article à partir de l’original italien. ↩
- Pape Léon XIV, Homélie à la Sainte Messe avec les canonisations des bienheureux Pier Giorgio Frassati et Carlo Acutis, Place Saint-Pierre, 7 septembre 2025. https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/homilies/2025/documents/20250907-omelia-frassati-acutis.html. La phrase “Pas moi, mais Dieu” est citée par le Saint-Père dans cette homélie comme un aphorisme de Saint Carlo Acutis. ↩↩
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